24 juin 2009

Le Clézio - Le Procès-Verbal

Je confesse avoir fait pas mal d’amalgames. Le Clézio. Jeune, beau et bronzé. La Côte d’Azur des années 60. Cela fleurait bon le Sagan au masculin et les starlettes du Festival. Il aura fallu que Le Clézio reçoive le Prix Nobel pour que je prenne son œuvre au sérieux, c’est-à-dire pour que je le lise seulement. Pour moi, Le Clézio c’était un Pierre Loti contemporain. Un transfuge du National Geographic. Un conteur facile. Un enchanteur, pourquoi pas. Le prix Nobel non seulement me le fait découvrir mais me montre à quel point il nous manque aujourd’hui un jeune auteur de cette trempe : tristesse, Stockholm a nobélisé le dernier écrivain français nobélisable. J’aurais pourtant dû m’en douter : si personne ne s’attaque à lui dans le jeu de quilles de la littérature française, c’est que Le Clézio, malgré les apparences, ne s’institutionnalise pas… n’appelant pas de réactions ou de contre-réactions virulentes permettant à d’éventuels détracteurs de faire œuvre. L’œuvre de Le Clézio est assez diverse, vivace, ample, pour s’ébrouer et s’auto épouiller des critiques succubes. Il y a certes, aussi - rempart tout aussi efficace contre les poux - la timidité protectrice de l’écrivain.

 

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Le Procès-verbal est le premier roman de Jean-Marie Gustave Le Clézio. Il paraît en 1963. On l’a souvent comparé à l’Etranger. Mais il n’y a pas de meurtre accompli dans Le Procès-verbal, juste une odeur de meurtre. Le conflit algérien est en toile de fond. La canicule sévit sur la Côte d’Azur. Les éléments naturels imprègnent les corps et les psychés, au nez et à la barbe des estivants qui démultiplient le geste de se beurrer d’huile solaire.

 

Le personnage central de ce roman s’appelle Adam Pollo. Qui est Adam Pollo ? Un indice nous est donné par Le Clézio lui-même dans la déclaration d’intention qu’il adresse à son futur éditeur Gallimard en 1963 : Le Procès-verbal raconte l’histoire d’un homme qui ne savait trop s’il sortait de l’armée ou de l’hôpital psychiatrique. Adam Pollo ne vit pas selon le sens commun. Il se trouve un peu avant l’homme ou un peu après. Au choix s’il faut choisir. Déjà il s’appelle Adam, revivant l’instant charnière où l’homme, baptisé d’un prénom, ne l’est toujours pas d’un nom. Adam. Le premier homme. Ou la dernière bête sauvage ? Un enfant peut-être ? On ne sait pas le situer. Il n’entre dans aucune case.

 

Les vacanciers grillent sur les plages de la Côte d’Azur pendant qu’Adam se retranche peu à peu du monde des hommes, d’abord dans une villa délaissée par ses occupants. La nature est antédiluvienne, les paysages s’enflamment, les corniches sont mégalithiques, et personne n’en a conscience, excepté Adam. La nature excède tous les sens. Les couleurs sont criardes. Parfois le noir envahit tout comme si une entité divine avait renversé un encrier sur le monde. Sur ce paysage, ni bienveillant, ni vraiment hostile, les hommes sont comme des juxtapositions hasardeuses, qui essaient de tisser leur toile à coup de généalogies, de villes, de guerres coloniales, d’histoires, de fictions, d’amour (en cela que l’amour fabrique aussi ses fictions). Adam Pollo, déterminé dans son projet flou de rompre les amarres, est cultivé, génial et déconcertant dans ses discours philosophiques. Il goûte une liberté vénéneuse, qui l’entraîne toujours plus loin de son point d’origine (ce noyau familial où naît toujours le sens et dont Michèle, l’ex-petite amie d’Adam, est le dernier substitut), mais la liberté consume tout autant que la canicule…

 

Que fait Adam ? Il va au zoo. Il suit un chien dans la rue (acte apparemment gratuit, pour moi la séquence d’anthologie du roman). Il tue un rat avec des boules de billard. Il assiste au repêchage du corps d’un noyé. Il prêche sur une promenade du bord de mer, ultime recours à d’éventuels semblables.

 

Il y aura bien une sorte de procès final, non dans un Palais de Justice mais dans un asile d’aliénés. Quelques-uns essaieront de comprendre. Des mots de spécialiste feront autorité qui réduiront le cas Adam Pollo à une « psychose paranoïaque ». Mais Adam Pollo leur aura déjà échappé dans l’extase matérielle, qui est peut-être ce bonheur objectal d’exister sans histoire.

 

*

 

A 23 ans, Le Clézio tue le récit traditionnel. Il commence son œuvre là où d’autres, après avoir usé les cordes de la narration et du trompe l’œil, l’ont, dans le meilleur des cas, terminée. Le Procès-verbal est une œuvre où la fiction est mise à mal. Le Clézio vit son ère du soupçon*, expérimente son style à coups de ratures, de journal de bord, de lettres, de ponctuation malmenée, de coupures de presse, d’images excessives, lyriques et âpres. A partir de ce point, il n’y a plus qu’à s’arrêter d’écrire. Ou à commencer une œuvre. Avec un avantage sur la plupart des autres écrivains : Le Clézio, déjà, n’est plus dupe de la Littérature.

 

Patrick Dao-Pailler

 

 

* titre du recueil d’essais que consacre Nathalie Sarraute au roman, sept ans avant Le Procès-verbal.

 

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