29 juin 2009

Dans l'antre du Vampire Actif

Voilà plus d’un an que j’ai rencontré Irma. Elle ne s’appelait pas Irma à l’époque. Mais quand je l’ai rencontrée, sa moelle osseuse avait déjà évolué de façon irréversible. Elle devait alors pallier les ratés de son hématopoïèse par quelques rencontres nocturnes.

 

Je ne dis pas avoir été plus rusé que les autres, mais je me baladais à cette époque avec un manuscrit sous le bras, qui pesait un poids d’encre et de sueur égale à la masse de mon sang (et qui pouvait donc tromper l’acuité d’un nyctalope). J’avais intitulé le produit de ce labeur de neuf mois : §iamoises. Et peut-être cela promettait-il une double ration de sang à celle qui s’approcha alors vers moi.

 

A l’époque, elle sortait encore en journée, mais nous avions convenu d’une rencontre sous une lumière hivernale, point trop solaire, celle du hall sans fenêtres de la bibliothèque municipale de la Part-Dieu. Un ami commun nous avait mis en relation (je n’ai jamais vraiment su s’il s’agissait d’un véritable ami ou d’un appât utilisé par les vampires, mais s’il était a priori peu chauve-souris, il était tout de même très chauve.).

 

Elle ne se présenta pas comme Irma – je l’ai déjà dit, elle ne s’appelait pas encore Irma – mais sous un autre prénom (K.). Elle reluquait déjà le manuscrit que j’avais posé sur la table où eurent lieu nos premiers échanges. J’étais conscient que mon pouvoir était concentré dans ce tas de pages reliées, nulle part ailleurs, et toute la conversation se déroula autour de l’objet que je martelais des doigts ou du poing pour en marquer la possession (et éviter aussi qu’Irma ne s’en empare à la faveur d’un de ces regards hypnotiques dont elle a le secret). Quatre heures durant, il fut question de livres, de films et d’écriture. Je crois n’avoir jamais été aussi éloquent avec Irma. Le reste, tout le reste, fut plus convenu. On ne se livre totalement qu’une fois. Lorsque, après cette première rencontre, Irma me montra ses canines, je me tins sur mes gardes. Je dus par la suite mettre au point une stratégie obligatoire : la stratégie de ceux qui se savent chassés, reniflés à la trace. Car Irma avait exhalé sur moi son souffle fétide de mort-vivant, pour me repérer à l’odeur, où que j’aille. Et je porte maintenant à vie ce tatouage olfactif indélébile.

 

Irma alla aussi très loin dans la confidence. Dès cette première rencontre, j’entendis parler de Desmodus et de Lestat. J’entendis parler de cette étrange association du Vampire Actif, qui tire son nom d’une double filiation : celle du poète roumain Ghérasim Luca et celle de Michel Tournier. Cette communauté de sang s’était donc regroupée autour d’une même passion pour la littérature et s’était organisée en maison d’édition. Je compris alors que §iamoises était un excellent leurre, et que mon manuscrit assurerait au moins temporairement ma survie. Tous avaient adoré §iamoises pour des raisons différentes (il fallait bien se démarquer dans l’engouement). Ils voulurent l’éditer. Je me mis à collaborer avec eux. Ils crurent que j’étais écrivain. Ils le croient encore, ce qui m’évite le baiser et la morsure. Je signai mon premier contrat d’édition non pas avec mon sang, mais avec un stylo bic.


Quelques mois après la rencontre à la bibliothèque, K. prit le nom d'Irma Vep. Elle assumait désormais totalement son appétit pour la bonne chair. Elle s'était mise à sévir avec brio sur un blog satellite du Vampire Actif: le Vampire Ré'actif. Elle m'avait appelé pour y poster quelques articles et pour participer - honte à moi - à la chasse à l'homme veineux, ce que pour des raisons contractuelles je fus obligé d'accepter. Je me baptisai David Gray et me présentai comme le second d'Irma. Le gibier ne tarda pas à se manifester: il y a maintenant des habitués du Vampire Ré'actif qui ne peuvent pas faire un clic sur le net sans donner un peu de leur temps à cet excellent blog, sorte d'autel consacré à la culture et aux livres. (On y trouve pêle-mêle des chroniques sur Henry Bauchau, J.G.Ballard, Giovanni Papini, Vladimir Nabokov, Michel Leiris... et Gabrielle Wittkop - dont Irma est une inconditionnelle.)

 

Vampyr_aff_1Irma, Desmodus, Lestat, vivaient tous les trois à la frontière de l’être et du non-être. Ce n’était pas mon cas, je n’avais pas besoin du sang d’un autre pour survivre, même si j’avais toujours cette odeur sur moi, le parfum des Vampires, comme si mes glandes sudoripares le secrétaient en permanence. Voilà pourquoi je ne pris pas le nom d’un vampire mais le nom de David Gray. Car dans Vampyr, le film de Dreyer, le héros David Gray traverse l'histoire en halluciné et semble tout aussi étrange et inexpressif que les créatures fantomatiques et possédées qui l’entourent. (Je me baptisai David Gray également pour une autre raison : assez souvent j’ai l’impression de voir le monde à travers la lucarne d’un cercueil…)

 

 

*

 

siamoisesIl y a maintenant plus d’un mois que §iamoises est sorti sous la forme d’un livre de belle facture, car les Vampires ne font pas les choses à moitié. Et je tremble déjà de voir mon contrat d’édition avec eux s’achever, car plus rien alors ne s’opposera à ce qu’ils s’abattent sur moi et se repaissent de mon sang. A moins de leur fournir avant cette échéance, un autre manuscrit leurre sur lequel ils aiguiseront de nouveau leurs canines.

 

C’est pourquoi, quand on me demande pourquoi j’écris, la réponse est toute trouvée : j’écris pour continuer à sentir mon sang couler dans mes veines.

 

 

Patrick Dao-Pailler

 

 

PS : il y a quelques jours, je me suis enfui du Vampire Ré’actif. J’ai tué David Gray. Il pourrira dans son cercueil. Quand son corps sera complètement décomposé, il importera peu qu’il ait été enterré avec les yeux grands ouverts. J’ai tué David Gray et je me suis réfugié ici, sur ce blog. Je me suis mis de nouveau à habiter mon nom. Il y a toujours, pourtant, cette odeur de rat mort qui me colle à la peau…

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Posté par Dao-Pailler à 16:38 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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Commentaires sur Dans l'antre du Vampire Actif

    A propos de la disparition de David Gray...

    Cher Patrick,
    je vous remercie pour cet élogieux billet.
    J'ai perdu quelqu'un qui m'était très cher sur le Vampire Ré'actif. Il n'y aurait pas eu suffisamment de place ici, dans les commentaires, pour que je l'évoque.
    Je vous renvoie donc là http://vampirereactif.canalblog.com/archives/2009/07/05/14300804.html
    Vous l'avez bien connu, je le sais, et avez subi son influence à de nombreuses reprises.
    J'espère donc que nous pourrons poursuivre ensemble ce que David Gray et moi-même avons commencé à construire... Je sais que je peux compter sur vous

    Amitiés,
    Irma Vep

    Posté par Irma Vep, 07 juillet 2009 à 10:30 | | Répondre
  • Mademoiselle Vep,

    Vous pouvez compter sur moi. Je suis un grand admirateur de votre blog : le Vampire Ré'actif. La disparition de David Gray est un triste événement. L'ayant bien connu, je ne serais pas surpris qu'il arrive à trouver un moyen pour communiquer avec vous d'outre-tombe...

    Amitiés,
    Dao-Pailler

    Posté par Dao-Pailler, 10 juillet 2009 à 17:44 | | Répondre
  • Travestissement de la réalité !

    Cher(e)s ami(e)s vampires, avant d'entrée dans un procédé de fictionnalisation de la réalité, il s'agirait avant tout de savoir reconnaître sa dimension factuelle, la décrypter afin de pouvoir la représenter. Il me semble que par vos écrits, vous souhaitez vous placer d'emblée dans l'irréalisation. Attitude qui, certes, peut avoir un aspect rassurant et plaisant pour vous, mais qui ne respecte ni une attitude de véracité dans les faits relatés, ni un respect de l'instance de réception par votre acte d'écriture et le contrat de lecture proposé.
    Sincères salutations
    Cinepolis

    Posté par Cinepolis, 12 juillet 2009 à 12:03 | | Répondre
  • Réponse à Cinépolis

    Très cher Mr Polis (représentant ci-après l’Instance de réception),

    Dites-moi comment dépouiller la réalité de son costume et de sa perruque de travelo. J’aimerais savoir sauter dans le vide et saisir le réel à pleine main, car – je l’entends dans l’écho de votre commentaire – le réel se trouve là où il y a inquiétude, danger, solennité, et non dans cette fiction qui me rassure et me procure un plaisir bien solitaire.

    Hélas, je ne partage pas le même optimisme que vous. Je ne crois pas qu’il existe des outils appropriés pour « décrypter la réalité ». Je ne crois pas que le langage appliqué au langage nous ouvre en grand les portes du réel. Pour tout dire, je ne crois pas au langage comme voie vers le réel. C’est quand on loupe quelque chose dans le langage que surgit le réel. Et c’est dans le roman – le lieu de la fiction par excellence – qu’on assiste aux plus grands loupés.

    Croyez-moi, je comprends votre méfiance quant à la « fictionnalisation ». Il suffit de regarder les nappes fictionnelles qui s’accumulent sur la mort forcément mystérieuse de Mr Jackson, comme elles s’étaient accumulées sur sa vie. Pauvre mouette décolorée, engluée pourtant dans le mazout de la fiction ! On aurait – à tout bien peser – que le choix entre la fiction du merveilleux et la fiction du glauque : le conte féerique de Peter Pan et un épais dossier d’instruction riche en témoignages contradictoires. (Regardez, au passage, combien l’Instance de réception semble se délecter de cette réalité brouillée… Peu lui importe de savoir si le contrat est rompu ou non avec l’Instance d’émission.)

    Vous avez encore raison quand vous dites qu’on ne peut fictionnaliser que des faits réels. Mais dans une fiction non basée sur des faits réels, qu’est-ce qui est fictionnalisé ? Dans "Alice au Pays des Merveilles", qu’est-ce qui est fictionnalisé ? L’attirance de Lewis Carrol pour les petites filles ? Ou notre rapport aux lois de la gravité ? Est-il vraiment de mon devoir, sous prétexte qu’il faut « respecter la véracité des faits », de bassiner mes lecteurs avec ces événements qui, dans le détail, s’avèrent d’un banal ennui ? Tout lecteur qui lit "Alice au Pays des Merveilles" se sentirait-il frustré, blousé d’une donnée manquante qui rattacherait Alice à des faits réels ? De même, il me semble que le lecteur n’a pas besoin dans mes articles de démêler le vrai du faux, ce n’est pas l’important. Il n’a pas besoin de savoir ce que je fictionnalise. Mais il trouvera peut-être fictionnalisé dans l’article que vous commentez son propre rapport au mythe du vampire, ou son propre rapport à la lecture, et peut-être cela éveillera-t-il chez lui une agréable curiosité – en espérant qu’il aille jusqu’à s’autoriser ce plaisir.

    Au fond, vous me reprochez d’avoir commis une branlette d’adolescent, qui plus est devant vos yeux. Ma débauche de fiction est peut-être obscène. Croyez bien que cela n’était pas mon intention. Je ne voulais pas non plus frustrer le lecteur. Mais j’espère, à tout prendre, un lecteur frustré et vivant (un peu comme vous), à un lecteur indifférent et mort. Peut-être, sur les rares personnes qui lisent ce blog, en est-il qui auront fait l’effort de savoir ce qui était de l’ordre de la réalité et ce qui ne l’était pas. Peut-être pas. Quoiqu’il en soit, pourquoi bouder mon plaisir à fictionnaliser ? L’inquiétude du réel me rattrapera bien assez tôt !

    Et tant pis si je me donne cet espace pour rompre le fameux contrat avec l’Instance de réception – après tout je ne le fais que trop rarement. Je dois vous avouer que j’ai quelques problèmes à contractualiser efficacement, et encore plus avec cette entité abstraite. Vous avez cependant raison, il est tout à fait possible d’analyser objectivement l’émission et la réception d’un texte indépendamment de l’identité de l’émetteur et du récepteur (il me semble avoir reconnu en vous un fervent adepte de la sémiologie narrative). Mais pourquoi imaginer alors la nécessaire trahison d’un lecteur universel et naïf ? Ne faites-vous pas, d’une certaine manière – un peu comme un épigone de Mr Jourdain – de la fiction sans le savoir ?

    Hélas encore, je suis si peu sémiologue, sans doute par manque de rigueur et de concentration. Je suis conscient d’être incapable de passer contrat avec un lecteur universel. Néanmoins, s’il se trouve quelques lecteurs particuliers et réels pour apprécier mon article… Allez, je dois vous avouer une chose : j’ai longtemps eu, comme vous, la tentation de l’universel. Mais vous-mêmes, vous marieriez-vous avec « l’Epouse Universelle » plutôt qu’avec une femme que vous aimez et qui vous aime ?

    Bien à vous,

    Dao-Pailler

    Posté par Dao-Pailler, 12 juillet 2009 à 22:04 | | Répondre
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