20 novembre 2009

Un blog est une droite ; un roman est un rond

poupon


 

Un article de Bartleby sur §iamoises me fait sortir de ma retraite. Retraite vis-à-vis de la blogosphère, bien entendu. Je suis un gros poupon en phase d’incubation. Ce que d’autres ont avalé dans leur phase d’évolution ascendante, je l’assimile à grand peine, bien après mon pic de florescence maximale : je n’en suis qu’à la découverte des Pensées de Pascal, à ma première lecture de la Bible, et il m’aura fallu trente cinq ans pour ouvrir une œuvre de Flaubert. A cet âge – j’en suis conscient – il faudrait déjà dire : je relis Flaubert, je relis Dostoïevski dans la dernière traduction de Markowicz, je relis La Recherche. L’effronterie, c’est ici d’aller avouer que je suis captivé par ce que Gombrowicz appelle la sous-culture, la culture de l’immaturité – qui est bien aussi captivante que l’autre. Il passait Donnie Darko à la télé l’autre soir. J’avais prévu d’écrire un article sur les Demoiselles de Rochefort, que j’aurais intitulé Métaphysique. Et je ne trouve pas encore usé les bons vieux ressorts scénaristiques qui trament les aventures de l’irrévérencieux Dr House. Si je rêve parfois à un retrait total du monde, à une période d’ascèse dans un monastère vieille génération, c’est – finalement – à la façon de ceux qui se sont découverts un attrait occasionnel et coquet pour le bouddhisme. Mais peut-être après tout ai-je tort de me moquer d’une envie occasionnelle et de la confondre avec un besoin physiologique inférieur (car du pouvoir des causes discrètes, etc. etc.)


Je cache ma honte par une espèce de confession publique – ici, sur ce blog.


Ce blog est trop ou pas assez. Pour n’importe quel blogueur, un blog est une œuvre, au sens premier et noble du terme, qu’elle soit un assemblage de clichés ou qu’elle organise les variables langagières en équations inédites. Cette œuvre m’angoisse au moins pour deux raisons : elle m’engage envers un lecteur qu’il faut contenter, avec lequel parfois il faut frayer, débattre, qu’il faut féliciter, encourager, cocooner – or je ne suis pas un homme de réseau, dans un réseau je perçois davantage les vides que les liens. Un blog m’angoisse aussi par son caractère ouvert de work in progress. Ce n’est pas son caractère inachevé qui m’angoisse mais c’est le fait qu’on puisse rajouter des mots à d’autres mots en pensant que l’essentiel reste à dire – donc qu’il n’est pas dit.


Certains écrivent et un parcours intellectuel se dessine, individuel ou collectif. Je lis régulièrement et avec passion : Bartleby et les hérauts du Fric-Frac Club. Je suis assidûment les aventures d’Irma et de Desmosdus chez le Vampire Réactif. Leur discipline m’ébahit car elle n’est pas la mienne. Mais peut-être ai-je tort d’y voir d’abord de la discipline. S’ils pouvaient, certains parmi eux recouvriraient de mots toutes les surfaces du monde entier. Si ce sont des obsédés du plein, je suis un obsédé de la réserve. Je suis du genre à tourner et retourner dix fois ma langue dans ma bouche avant d’émettre une parole – ou plutôt de renoncer à l’émettre, dans une espèce de mimétisme bartlebyen. Même pour chroniquer une lecture récente, je dois m’en remettre à l’invention ou à la fiction – sans quoi je ne pourrais pas trancher et je resterais muet comme une carpe. Je suis de ceux qui, lorsqu’ils se trouvent trop graves, basculent d’un coup dans l’ironie et la raillerie, puis dans l’ironie de l’ironie et la raillerie de la raillerie. Mes opinions se contredisent instantanément. Mais même de ce chaos naît une impression de cohérence. On n’y échappe pas. Ecrire pour échapper, c’est déjà dessiner la trajectoire d’une fuite. Ecrire sa fuite, c’est semer des indices : et, tout enquêteur le sait, il suffit de quelques indices pour raconter une histoire. (Une fois qu’on a semé un indice, c’est trop tard : il faut retourner sur les lieux du crime, il faut maquiller la scène originelle, il faut disséminer d’autres indices, on ne peut plus stopper l’engrenage. Voilà par où le vide se confond avec le plein.)


J’aurais pu faire de la politique ou du journalisme : ce blog aurait eu un autre sens. J’aurais troqué ma vocation de fuyard pour une autre vocation : celle de sauveur, d’éclaireur, ou de prescripteur. Je me serais mis à écrire des articles critiques en visant l’objectivité. Je serais devenu homme de réseau. Mais peut-être plus tard ? Pour l’instant, je n’en suis pas là : je suis un poupon dans un incubateur, un homme bloqué dans sa préhistoire. (Qu’est-ce que §iamoises sinon l’histoire d’une tentative de fuite et d’autonomisation de la pensée ?)

 

Ecrire un roman à l’ancienne – et quand je dis à l’ancienne, j’englobe aussi les tentatives expérimentales d’un Perec, ou même ce roman intégriste qu’est Finnegans Wake –, c’est tellement plus rassurant qu’alimenter un blog. Ecrire un roman clos sur lui-même. Non pas figé – du moins, figé autant que peut l’être un miroir qui pivote. On a dit que §iamoises mêlait plusieurs genres fictionnels. C’est que je ne peux penser autrement que par collages, que par démontages, que par juxtapositions. Alors pourquoi ne pas bloguer davantage, me direz-vous ? Car c’est justement ainsi qu’un blog fonctionne : par collages, par juxtapositions, par réorganisations ! Eh bien, mettons que c’est le facteur temps qui bloque l’écriture régulière de ce blog. Non pas le temps consacré à écrire : c’est un fait, je n’ai absolument pas le temps de bloguer, mais ne pas avoir le temps n’est toujours qu’un prétexte. C’est la contamination du présent par le passé et l’avenir qui m’angoisse. Il me faut penser que ce que j’écris aujourd’hui doit se marier convenablement à ce que j’ai dit il y a un mois et à ce que j’ai peut-être le projet de dire dans deux mois – même si je m’autorise tout, même la contradiction : une contradiction doit vibrer avec ce qu’elle contredit – et c’est sans fin.

Quelle différence avec le roman ? C’est qu’une fois écrit, le roman tourne rond. Le temps y est enfermé. Il n’y a plus ni passé, ni présent, ni futur pour l’auteur. Ecrire un roman, c’est se libérer des chaînes du temps. (Cette maladie du temps, il la refile temporairement à son lecteur.) Aussi, voilà, je vais écrire un second roman. Et peu importe ce qu’il y a dans ce roman. J’essaierai juste de faire en sorte que tout tourne rond.

 PDP

Posté par Dao-Pailler à 11:35 - - Commentaires [7] - Permalien [#]
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Commentaires sur Un blog est une droite ; un roman est un rond

    Salutations

    Bonjour,
    J'ai entendu parler de vous et de §iamoises par une connaissance commune (Bartleby, pour le citer). Je me reconnais de manière singulière dans vos propos.
    Je vais bientôt recevoir votre roman, je vous dirais ce que m'inspire sa lecture.
    Bien cordialement,
    Manu

    Posté par Manu, 21 novembre 2009 à 14:59 | | Répondre
  • Réponse à Manu

    Bonjour,

    J'ai prévu quant à moi d'aller me faire H.A.N.T.E.(R.) par vous. Vous faites subir à la langue ce que j'aimerais lui faire subir. (Mais je n'y arrive même pas en rêve, car je suis un trop gentil garçon.) Je suis tombé aussi sur "Tranches d'étrange" et sur l'article consacré à l'envoûtant "Ada ou l'ardeur". Votre très bel article me rappelle à quel point j'ai aimé ce livre (jamais les souvenirs d'un personnage de roman comme Van Veen ne s'étaient mêlés si intimement aux miens). J'espère que, depuis, vous avez pu lire Feu Pâle...

    Bien cordialement,
    PDP

    Posté par Dao-Pailler, 22 novembre 2009 à 10:27 | | Répondre
  • Réponse à la réponse

    Bonjour,
    Vous êtes le bienvenu chez moi, évidemment.

    Je suis certain que vous n'êtes pas si gentil que ça...

    Ada, oui, immense lecture, plus encore que Lolita, à mon sens. Feu pâle fait partie de ma pile, mais celle-ci est désespérément immobile en ce moment.

    Bien à vous
    Manu

    Posté par Manu, 22 novembre 2009 à 11:43 | | Répondre
  • Ada/Ady

    D'ailleurs, hommage assez explicite à Ada dans Siamoises - dont je parlerai un peu sur mon blog prochainement, si les contingences m'en laissent le loisir -, avec les seurs Ady et Lucy.

    Posté par Transhumain, 22 novembre 2009 à 13:00 | | Répondre
  • Je n'ai pas compris pourquoi ce que vous écrivez "aujourd’hui doit se marier convenablement à ce que" vous avez dit il y a un mois. (vois plus l'idée d'un flux en perpétuel mouvement, qui se transforme en se nourrissant, et donc, what the hell, je dis, qu'importe, la cohérence n'est-elle pas dans l'unicité de l'émetteur, plus que dans l'unicité du propos ?... mais nonk, je n'ai rien bu )

    Posté par cjeanney, 22 novembre 2009 à 19:52 | | Répondre
  • Quelques réponses

    @Manu :
    (Chut, bien sûr que je ne suis pas si gentil que ça... d'où la rubrique "autofiction". Mais mieux vaut ne pas trop ébruiter la chose.)

    @Transhumain:

    Mr Transhumain, vous avez vu juste. Quelques précisions cependant : j’ai découvert Ada juste après avoir écrit §iamoises. C’est avec une stupeur non dénuée de fierté que je me suis aperçu que Nabokov avait choisi le nom de son héroïne en référence à Ady. (Un de ces nombreux exemples de plagiat par anticipation, ce processus assez commun mis à jour récemment par Pierre Bayard.)

    PS : Cela me fait penser que je suis en train de lire un livre d’excellente facture qui s’appelle W.O.M.B. – je m’accroche dans cette percée dans l’incertain.)

    @ Cjeanney :

    J’adore le « What the hell ! » Je peux assez facilement adopter votre point de vue sur l’écriture comme « flux perpétuel en mouvement qui se transforme en se nourrissant ». (Cela me fait penser au roman vertigineux que je lis actuellement : « la Ville absente » de Ricardo Piglia.) Vous avouerez cependant que l’image peut être angoissante car elle me fait penser à un monstre boulimique qui n’arrête jamais de grossir. Et plus il grossit, plus on doit le nourrir, jusqu’à devenir serviteur de ce monstre (hips !)

    Et puis vous avez appuyé là où ça fait mal. Je savais que j’avais des lecteurs sadiques ) Quand j’écris : « Ce que j’écris aujourd’hui doit se marier convenablement à ce que j’ai dit il y a un mois. » ce n’est pas pour rien que le « convenablement » est en italique. Par là me revient le souci de présenter une image convenable de gentil garçon qui a tout bien pensé. Je vis ça comme une injonction fatale (et qui risque bien d’être fatale à mon projet d’écriture !)

    Enfin, j’aime beaucoup votre « L’important n’est-il pas dans l’unicité de l’émetteur plus que dans l’unicité du propos ? » Quelque part, votre phrase me rassure, même si je pense que vous étiez ivre quand vous l’avez écrite (vous avez beau nier…). Mais d’un point de vue interne, dans quelle mesure ne doit-on pas chercher d’abord la multiplicité de l’émetteur afin de garantir la multiplicité du propos ? Peut-on vraiment réduire une personne qui écrit à un seul émetteur – déjà elle a besoin de deux mains pour taper sur un clavier, ce qui est suspect (hips !)

    Bien cordialement,

    PDP

    Posté par Dao-Pailler, 24 novembre 2009 à 08:54 | | Répondre
  • W.O.M.B. ? Connais pas. Je vais tournoyer un peu sur moi-même et demander à mon miroir omniscient s'il en a entendu parler.

    Posté par Transhumain, 24 novembre 2009 à 20:34 | | Répondre
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